dimanche, 11 février 2007

Büsingen

Pas d'Allemands plus suisses

Oubliés de l'histoire, les habitants de Büsingen sont titulaires d'un passeport de la Bundesrepublik mais largement soumis au droit suisse. Fatalistes, ils cultivent leur statut d'exception.




Ron Hochuli, Büsingen
Mercredi 9 août 2006
Rubrique: Zooms




Les panneaux de localité jaunes étonnent. Quelques drapeaux allemands qui le disputent à la croix blanche dans le sillage du Mondial renforcent l'incertitude. Et, une fois sur la place du village, l'on se met sérieusement à douter.

Deux cabines téléphoniques, l'une de Swisscom et l'autre de Deutsche Telekom; deux numéros postaux, l'un à quatre, l'autre à cinq chiffres, affichés à côté de la mairie. Aurait-on passé une douane sans s'en rendre compte? Non. Et pourtant... Bienvenue à Büsingen, enclave allemande entièrement sur territoire suisse.

A dix minutes de bus de Schaffhouse, entouré de vertes prairies d'un côté et du Rhin de l'autre, ce coin de terre bucolique accueille, l'été, foule de baigneurs, de cyclistes et de badauds. Suisses, en majorité. Au même titre que la plupart des locaux envoient leurs enfants à l'école à Schaffhouse et y travaillent eux-mêmes. Indéniablement, le chef-lieu cantonal fait office d'aimant, bien davantage que le Bade-Wurtemberg, Land auquel la commune est officiellement rattachée.

«D'ailleurs, quand on parle de l'Allemagne, on dit: «là-bas», confirme Catarina Schweizer, citoyenne d'honneur, qui pourtant, se souvient encore de la vie en vase clos, «pendant la guerre, lorsque la frontière fut brièvement fermée». Aujourd'hui, plus aucune trace d'une séparation.

Dans les faits, depuis 1964 et la signature d'un accord entre Berne et Bonn, Büsingen est économiquement considéré comme suisse. «Lorsque nous achetons de la viande en Allemagne, nous devons la dédouaner au même titre qu'un Suisse», illustre le syndic, Gunnar Lang dans un schwyzerdütsch parfait. Les voitures de Büsingen ont d'ailleurs leur propre sigle d'immatricualtion, «BÜS», qui permet aux douaniers suisses de les reconnaître. Autre exemple: les agriculteurs de la commune sont logés au régime de subventions bernois.

Néanmoins, administrativement, Büsingen est bien allemand. Ce qui a poussé bon nombre de familles à déménager en Suisse, où la fiscalité sur le revenu est plus clémente. A l'inverse, l'enclave a longtemps fait le bonheur des retraités schaffhousois, lorsque les rentes n'étaient pas taxées en Allemagne.

Résultat? La commune a vu sa population baisser et vieillir, ces dernières années. Aujourd'hui, les quelque 1300 âmes qui peuplent le village souhaiteraient qu'un nouvel accord, notamment sur la question fiscale, soit trouvé entre Berne et Berlin. «Mais les gouvernements ont d'autres chats à fouetter», constate, fataliste, Gunnar Lang, déjà très fier que la récente course d'école du Conseil fédéral ait fait halte dans le village.

Les Schaffhousois, qui avaient le contrôle de Büsingen jusqu'à la fin du XVIIe siècle, n'ont jamais pu reprendre la commune aux Autrichiens, puis au royaume du Wurtemberg qui l'a pris sous sa tutelle en 1805. Voici pourquoi: en 1693, le bailli de Büsingen, non content des services des pasteurs, menace de se tourner vers les prêtres catholiques de Constance. Il est alors kidnappé par les dignitaires de Schaffhouse. Lorsqu'il est relâché, il jure que Büsingen ne reviendra, «outrage éternel», jamais à Schaffhouse.

Après la Seconde Guerre mondiale, ce sera même le Conseil fédéral qui refusera de réintégrer la commune. Et même si aujourd'hui encore, une majorité de villageois serait favorable à un retour en Suisse, «cela nécessiterait un changement de Constitution dans les deux pays. Ce qui ne se fera jamais pour 1300 âmes, prédit Gunnar Lang. Donc, nous cultivons notre statut d'exception. Avec quelques problèmes, mais non sans fierté...»

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