mercredi, 14 mars 2007

L'essence verte suisse

L'essence verte suisse


• Le parlement donne son feu vert à la production de biocarburants en Suisse, assortie d'un label «bio».


Ron Hochuli, Berne

Mercredi 14 mars 2007

Produire des biocarburants suisses, est-ce bien raisonnable? Le Brésil en fournit déjà en masse, à des prix qui défient toute concurrence. Les Etats-Unis ont suivi le mouvement, l'Union européenne également. La Suisse a-t-elle une chance, sur ce juteux marché d'avenir, sur lequel elle paraît néanmoins larguée?

Les écologistes acquiescent, estimant que le biocarburant permettra non seulement de réduire considérablement les émissions de CO2. De plus, il sera produit dans des conditions respectueuses de l'environnement. Les agriculteurs en sont convaincus, c'est pour eux un débouché vital. Des entrepreneurs veulent développer en Suisse une technologie de pointe susceptible d'intéresser les investisseurs étrangers. Après le Conseil national en octobre, les Etats se sont montrés quasi unanimes, mardi, en acceptant un soutien conséquent aux carburants verts.

Concrètement, ces carburants issus de matières premières comme la betterave, le maïs, le colza ou le bois bénéficieront d'une exonération fiscale, compensée afin de ne pas prétériter l'équilibre budgétaire de la Confédération, par une hausse de l'impôt sur l'essence traditionnelle de 1 à 2 centimes par litre à court terme et de 6 centimes ensuite. Néanmoins, les tarifs à la pompe ne devraient pas bouger, puisque 5% de bioéthanol pourra être mélangé à l'essence.

Par ailleurs, les parlementaires ont fixé dans la loi un contingentement de l'importation d'essence bio défiscalisée. Le plafond se situera initialement à 150 millions de litres et augmentera de 10 millions chaque année, afin de répondre à une demande appelée à augmenter. L'objectif est de produire, à court terme, 0,5% des sept milliards de litres de carburant consommés chaque année dans le pays. Soit environ 350 millions de litres.

Une goutte d'eau dans un baril de pétrole, à première vue. Pourtant, soulignent les agriculteurs, cette goutte d'eau suffirait à offrir une opportunité pour 10000 hectares de surface agricole. Parallèlement, la demande croissante en bioéthanol provoque une hausse du cours mondial de la betterave et du maïs, notamment, ce qui atténue l'écart entre prix suisses et étrangers, relève Jacques Bourgeois, directeur de l'Union suisse des paysans.

A terme, la production indigène représente également un débouché considérable pour l'exploitation de forêts dont la surface ne cesse d'augmenter. Il s'agirait, en outre, de ne pas répéter les erreurs commises dans certains secteurs d'énergies renouvelables, dans lesquels la Suisse, autrefois pionnière, s'est fait distancer sur le plan technologique. Enfin, soulignent des parlementaires radicaux et démocrates du centre, «il s'agit d'une contribution à l'indépendance énergétique de la Suisse».

Sur le terrain, des projets existent déjà. Alcosuisse, centre de profit de la Régie fédérale des alcools, n'attend que l'entrée en vigueur de la loi pour passer d'un modeste projet pilote à la construction d'une usine de production, vraisemblablement dans l'Arc jurassien, avec le concours d'investisseurs privés. Et des contacts ont déjà été noués pour créer un réseau de 150 stations-service distributrices de biocarburant.

Se pose l'inévitable question du prix: au Brésil et aux Etats-Unis, le litre d'essence bio est produit à des coûts de 40 à 60 centimes par litre. Au sein de l'UE, ce montant avoisine les 80 centimes. Or, en Suisse, un litre coûterait 1,30 franc, selon les parlementaires! «C'est faux, corrige Pierre Schaller, directeur d'Alcosuisse. Nous pourrons vendre un litre à un franc.» Et l'écart subsistant serait négligeable. Etant donné que la production suisse, très faible dans un premier temps, serait mélangée au carburant importé, le prix du plein ne devrait pas s'en ressentir.

Le retour sur investissement serait, lui, bien réel. Comme le dit Pierre Schaller, «d'autres pays ont déjà repris notre modèle, à base de déchets de cellulose». A la différence de fabricants étrangers, il mise sur la diversité des matières premières: céréales, betteraves, mais aussi mélasse sucrière, pommes de terre, etc. «Une telle recette permet beaucoup plus de flexibilité en fonction de l'évolution des prix, mais également une sécurité accrue, face aux aléas climatiques. Il s'agit maintenant de développer une technologie de pointe sur le mode de production. Car c'est bien dans le secteur de l'innovation que la Suisse disposerait des plus grands atouts.

Sur le plan de la production, la Suisse présenterait l'avantage d'offrir un bilan écologique satisfaisant. «Il ne faut pas croire qu'un plein à l'essence propre permet de rouler la conscience tranquille», n'a cessé de répéter la gauche tout au long du débat parlementaire. Allusion, notamment, à la déforestation de la forêt amazonienne provoquée par les cultures de canne à sucre brésiliennes. Mais également au transport de carburant importé, synonyme de coûts mais également de poids sur l'environnement.

En guise de garde-fou, le Conseil des Etats a donc choisi d'ancrer dans la loi la «responsabilité sociale de la Suisse», en matière de production. Le National doit encore confirmer cette décision, avant que des critères ne soient définis par le Conseil fédéral. Jacques Bourgeois assure: «Les agriculteurs remplissent déjà les conditions requises dans la production destinée au marché alimentaire. Il n'y a donc pas de raison qu'ils échouent dans le secteur du biocarburant.» Et l'idée de créer un label fait déjà son chemin.

La balle est désormais dans le camp des investisseurs pour créer la demande. Car si le principe d'une exonération fiscale est admis, les Chambres ont refusé un principe existant dans la plupart des pays européens: une part minimale obligatoire (5% par exemple) de biocarburants à mélanger avec l'essence.







Les plantes, source d'énergie

Pierre Veya

• Potentiel des biocarburants

Selon diverses études, la Suisse pourrait produire d'ici à 2020 l'équivalent de 20% de sa consommation annuelle d'essence en utilisant ses déchets agricoles (pommes de terre, paille, petit lait, etc.).

De son côté, l'Union européenne évalue son potentiel de production à 25% de sa consommation d'ici à 2020-2030, sans mettre en danger la production agricole destinée à l'homme et aux animaux. Aux Etats-Unis, les études du Département de l'énergie évaluent ce même potentiel à environ 30%, toujours sans mettre en danger la production alimentaire.

Le potentiel théorique de production d'énergie à partir de la biomasse est évidemment beaucoup plus important. Sachant que les plantes ne sont rien d'autre que des «capteurs solaires» dont le rendement moyen de conversion est d'environ 2%, il suffirait de couvrir 5% de la surface terrestre pour assurer les besoins énergétiques de la planète.

• Gains énergétique et climatique

Ces gains varient selon la matière première utilisée. Pour une unité d'énergie investie dans la production de canne à sucre, on en retire huit, ce qui permet d'abaisser les émissions de C02 de 80 à 90% par rapport au pétrole. En revanche, en utilisant du maïs, le gain énergétique est faible et la diminution des gaz à effet de serre est de 10 à 20%, voire négative si la raffinerie utilise le charbon comme énergie primaire. La meilleure voie consiste à utiliser les déchets ou des plantes spécifiques comme la miscanthus géante qui a un rendement très élevé à l'hectare (14 000 litres en attendant plus, contre 3500 pour le maïs) et qui ne nécessite aucun fertilisant.

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