samedi, 25 février 2006

Razorback en Suisse

«Ce n’est pas un pirate»
ÉCHANGE DE FICHIERS SUR L’INTERNET - Après l’interpellation d’un Valaisan et la fermeture du serveur de peer-to-peer (P2P) Razorback en Belgique, c’est une bataille mondiale qui s’engage au sujet des droits d’auteur et du téléchargement de fichiers sur l’internet.


JOAKIM FAISS
L’interpellation d'un Valaisan de 35 ans, membre de l’association Razorback, association propriétaire du serveur Razorback2 dédié à l'échange de fichier en peer-to-peer («Le Nouvelliste» d'hier), n'en finit plus de faire des vagues dans le cyberespace.

Mais aussi dans les bureaux d'avocats de l'Europe entière qui se préparent à une lutte peut-être sans précédent dans le domaine du droit d'auteur lié à l'échange de données sur l'internet.
D'un côté, l'industrie du film (avec en l'occurrence une action de l'Association américaine des studios de cinéma) et du disque pour qui les échanges de fichiers sont les seuls responsables d'un important manque à gagner qu'ils chiffrent en milliards de dollars. De l'autre, une communauté d’internautes qui entend battre en brèche un monopole et un modèle économique qu'ils jugent éculé. La bataille ne fait que commencer.

Et Sébastien Fanti, l'avocat sédunois spécialisé en droit des réseaux informatiques et défenseur de celui qui se fait appeler Bile666, croule déjà sous une pluie d'avis de droit de tous horizons: «Des avocats spécialistes internationaux du domaine m'assurent que mon client n'a rien fait d'illicite», relève-t-il. Entretien.

En vertu de quelle loi l'administrateur du serveur Razorback2 a-t-il été interpellé?
En vertu de la loi fédérale sur le droit d'auteur. C'est toujours le même problème. Les plaignants considèrent qu'il y a une violation des droits d'auteurs et que des fichiers illicites auraient pour le moins transité sur ce serveur qui se trouve en Belgique.
Mais il faudra qu'ils viennent nous prouver qu'il y avait quelque chose d'illicite sur ce serveur qui appartient à l’association de droit suisse Razorback et que mon client qui n’est que membre du comité en a eu connaissance. De surcroît, il n’est pas responsable du reste du réseau.
La fermeture du serveur n'empêche pas les échanges de se poursuivre. Avec sa plainte, l'Association américaine des studios de cinéma (MPAA) ne se trompe-t-elle pas de cible?
En l'occurrence, la cible choisie n’est pas opportune. Ce monsieur va s'expliquer. Il a donné à la police tous les documents en sa possession et n'a jamais caché ce qu'il faisait. Sur le P2P, les avis de droit sont très partagés. Pour certains auteurs c'est illégal, pour d'autres pas du tout ou à des conditions restrictives.
Aujourd'hui on ne peut pas dire que mon client a commis quelque chose d'illicite. Et aujourd'hui on le présente comme LE gros pirate. Mais quel pirate? Seule son activité professionnelle l'empêche d'apparaître au grand jour et de s'expliquer.

Selon vous, le terme de pirate n'est pas approprié?
Nous n'avons pas affaire à un pirate, mais à quelqu'un qui n'a jamais caché ce qu'il faisait et qui a une position défendable vis-à-vis des droits d'auteur. Notamment en disant qu'il faut mettre en place un autre système de droits d'auteur. C'est la position actuelle du Parti démocrate-chrétien au niveau national.
On ne va pas taxer les supports vierges tout en y ajoutant une taxe pour le téléchargement. C'est comme pour la photocopieuse. On paie une taxe sur la photocopieuse, mais il ne faut pas ensuite nous faire payer une autre taxe sur chaque livre photocopié.
La bataille est aujourd'hui politique et on y aura droit lors de la prochaine session du Conseil national. Le Tribunal fédéral vient par ailleurs de refuser l’entrée en vigueur d’une redevance sur les lecteurs MP3 notamment et va examiner la légalité du procédé prochainement.

La MPAA se plaint d'un manque à gagner de 5,4 milliards de dollars en 2005, en partie en raison de l'échange de fichiers sur l’internet...
Nous avons des études récentes qui relativisent le lien entre la baisse des ventes de disques et le partage de musique. Il en va de même en ce qui concerne le cinéma. Ce modèle économique lié à un monopole est éculé. Alors tirons-en les conséquences et faisons ce qu'on doit faire.
Donc, selon vous, les administrateurs du serveur Razorback sont innocents...
Non seulement ils sont innocents mais ils n'ont pas été incarcérés. Et on est entre gens de bonne composition et pas face aux vilains pirates que l'on a décrits jusqu'à aujourd'hui. Ils ne sont pas fous non plus et ont demandé des avis de droit dans toute l'Europe pour savoir si leur activité était légale ou non. On ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir pris de précautions, que ce soit au niveau légal ou technique (développement et mise en place d’un filtrage par algorithmes, par «hash» en termes techniques). Ce sont des gens consciencieux avec un haut niveau de connaissances. En aucun cas des bidouilleurs.
La MPAA dénonce par ailleurs l'échange de matériel pédophile rendu possible par les réseaux de P2P et traite même Razorback de «menace pour la société».
On ne peut pas reprocher aux gens de ne pas avoir investigué, alors qu'ils n'ont pas le droit de le faire. Si on autorise mon client à traquer les pédophiles sur son réseau il le fait demain matin car il exècre ces gens-là. Mais il faut une décision de justice pour cela.


Peer-to-peer

Comment ça marche?

Xavier Filliez
Le peer-to-peer (abrégé P2P, poste-à-poste, en français, ou point-à-point) est un modèle de réseau informatique. Comme tout réseau, ceux reposant sur le P2P relient des ordinateurs entre eux pour permettre l'échange de données. Tout internaute peut accéder à cette technologie en trois clics de souris, grâce à des interfaces, téléchargeables gratuitement sur le web. L'illustre KazAa est considéré comme un précurseur en la matière. Lui-même est basé sur le modèle de programme d'échanges de fichiers musicaux Napster. Et dans la même lignée, on retrouve les logiciels Emule et Edonkey, cités aujourd'hui dans l'affaire qui implique un administrateur du serveur Razorback.
Installé sur un ordinateur personnel, un programme de ce genre, très simple d'utilisation, permet d'accéder au contenu de tous les ordinateurs connectés en même temps à un serveur (comme Razorback ou des centaines d'autres), et d'échanger des fichiers (musique, films, photos, programmes, etc.). Chaque ordinateur fonctionne donc à la fois comme client et serveur: l'utilisateur accède aux fichiers de ses homologues, et il met également à la disposition de tous les fichiers qu'il souhaite. Techniquement, il suffit d'entrer dans le moteur de recherche de son programme le nom d'un fichier que l'on souhaite se procurer, par exemple le dernier épisode d'une série télévisée à la mode, diffusé la veille aux Etats-Unis.
Le ou les serveurs auxquels vous êtes connecté (Razorback, en l'occurrence) se chargent du reste: pour répondre à la requête, il collectionne les données, parfois sur plusieurs ordinateurs simultanément. Au bout du compte, le fichier de votre série télé préférée peut avoir été assemblé, par bribes de différents fichiers du même film, hébergés sur le PC de plusieurs internautes aux quatre coins de la planète, qui ont chargé l'épisode en question sur leur ordinateur.



Nouvelles fraîches du Web
Razorback, un promoteur du téléchargement légal: au sein de la communauté des adeptes de P2P, nombreux sont ceux qui déplorent la saisie du serveur Razorback pour le rôle qu'il tiendrait dans la promotion du téléchargement légal. Ses administrateurs prônent par exemple le partage de fichiers sous licence libre «creative commons» (inspiré de l'Opensource), ou Jamendo (logiciels et musiques libres).
Données saisies, les utilisateurs seront-ils identifiés? De nombreux internautes s'inquiétaient hier de l'exploitation des données saisies par les autorités belges. Si un journal des connexions est enregistré sur le serveur, l'ensemble des adresses IP des utilisateurs y est stocké, permettant leur identification. Le site spécialisé www.ratiatum.com rassurait les internautes: «Avec un million d'utilisateurs et des dizaines de millions de fichiers échangés, impossible de tenir un carnet des connexions.» Aucune donnée nominative n'y serait stockée.
La police utilise des serveurs Razorback pour pister les internautes: il existe plusieurs serveurs Razorback. Certains sont encore accessibles (identifiables par des particules, 2.2, 2.3, 2.4, 2.5). Selon des informations disponibles sur l’internet, les serveurs précités seraient des serveurs espions utilisés par la police pour poursuivre les utilisateurs.
Un de perdu, dix de retrouvés: la disparition du serveur Razorback ne marque pas l'interruption des téléchargements pour les utilisateurs d'Emule. De nombreux autres serveurs sont en activité, dont un réseau entièrement décentralisé (comme Kad), qui n'a pas besoin de serveurs pour fonctionner.
http://www.lenouvelliste.ch/valais/index.htm

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